« Le secteur de la construction ne répond pas uniquement aux besoins actuels. Il fige des modes de vie pour des décennies. Un environnement bâti durable doit rester adapté aux personnes sur le temps long, et pas seulement satisfaire des indicateurs environnementaux de court terme. » Comment votre concept de triple bottom line, qui articule personnes, planète et prospérité, aide-t-il à élargir cette perspective pour l’environnement bâti? J. E. : Ce concept a été pensé pour favoriser l’intégration. Dans le secteur de la construction, il met en lumière l’interdépendance entre performance environnementale, bien-être social et valeur économique à long terme. Utilisé seulement comme un outil de responsabilité, pour atténuer marginalement les effets négatifs, il débouche rarement sur de vraies transformations. En revanche, si on l’applique dans une optique de résilience et de régénération, il devient beaucoup plus puissant. Il fait naître différentes questions : ce bâtiment restera-t-il pertinent dans le temps? Peut-il s’adapter à de nouveaux usages? Est-il suffisamment résilient? Ce type de raisonnement oriente le développement durable vers la création de valeur à long terme. Il reconnaît que les bâtiments et les villes sont des organismes en évolution, et non des objets statiques conçus pour un moment précis. Qu’est-ce que cela implique concrètement dans la conception des villes d’aujourd’hui? J. E. : Concrètement, cela signifie repenser les horizons temporels. La plupart des constructions actuelles sont conçues pour une durée de vie relativement limitée et sont réalisées dans l’urgence en raison de la crise du logement. C’est un vrai problème, car les bâtiments restent souvent en place bien plus longtemps que prévu et nous ne faisons donc que préparer les problèmes de demain. Concevoir les projets avec une réelle attention à l’adaptabilité est essentiel. Il en va de même à l’échelle des villes. Les villes qui fonctionnent bien dans la durée sont en général celles qui se sont transformées progressivement, plutôt que celles issues de modèles de planification rigides et industrialisés. Cela suppose également de prêter attention à la qualité du cadre de vie et au patrimoine existant. L’expérience humaine, la rénovation du patrimoine bâti, la pertinence culturelle et le sentiment d’appartenance ne sont pas un luxe : ils sont essentiels à la résilience à long terme et à l’ancrage social. Les ignorer fera peut-être gagner du temps ou de l’argent à court terme, mais cela créera des vulnérabilités difficiles à corriger par la suite. Pour l’avenir, que faudrait-il changer? J. E. : L’urgence, c’est d’abord un changement de mentalité. Le développement durable ne représente pas seulement un défi technique, c’est aussi un défi psychologique et culturel. Nous sommes naturellement enclins à nous concentrer sur les problèmes à court terme et sur les rendements immédiats, même lorsque les risques à long terme sont bien plus importants. Les leaders du secteur de la construction devraient consacrer davantage de temps à la formation et s’immerger dans des expériences concrètes afin de créer des bâtiments durables. L’éducation, ce n’est pas seulement pour les jeunes! Ils doivent se rendre sur des chantiers qui ont réussi à intégrer les dimensions environnementales, sociales et culturelles, souvent dans des contextes très différents du leur. Enfin, la construction est un des secteurs les plus influents pour façonner l’avenir. Il ne bâtit pas uniquement des structures, mais aussi des modes de vie. Une approche véritablement durable doit donc prendre en compte les personnes et le temps, en envisageant comment les environnements contribueront à la vie humaine aujourd’hui, mais aussi pour les générations futures. incitées à innover, parfois de manière assez radicale. Cela a également contribué à faire évoluer les mentalités. Le changement climatique n’est plus considéré comme une question secondaire, mais comme un risque stratégique et existentiel. Et, sur ce point, la science est sans appel. Même lorsque la situation politique est défavorable, de nombreuses grandes entreprises continuent à travailler en coulisses sur les questions climatiques, car elles comprennent que les menaces sont réelles et ne disparaîtront pas. En ce sens, l’agenda environnemental a contribué à installer le développement durable au premier plan. Un langage et des indicateurs communs ont ainsi été développés, et un sentiment d’urgence s’est installé. Sans cette base, il serait très difficile aujourd’hui de mener une réflexion plus large sur la résilience, la valeur à long terme et le bienêtre humain. Quels aspects liés au développement durable ont été négligés du fait de cette approche réductrice? J. E. : La grande perdante, de toute évidence, a été la dimension humaine. Il est plus facile de quantifier la performance environnementale que le bien-être social, la pertinence culturelle ou la santé mentale. C’est pourquoi ces aspects ont souvent été relégués au second plan ou considérés comme facultatifs. Dans le domaine de la construction, cela a des conséquences très concrètes. Trop de bâtiments sont conçus avec une vision à court terme, motivée par des impératifs d’efficacité et de coût plutôt que par la qualité de vie à long terme. Nous construisons des lieux qui sont techniquement fonctionnels, mais psychologiquement pauvres, monotones ou déconnectés de la réalité quotidienne des gens. Or le secteur de la construction ne répond pas qu’à des besoins immédiats. Il façonne nos modes de vie, notre mobilité et nos interactions sociales pour des décennies. Si nous négligeons ces effets à long terme sur les personnes, nous risquons d’instiller du stress, de l’isolement et de la fragilité dans l’environnement bâti. Ces coûts ne figurent peut-être pas dans les bilans financiers, mais ils sont bien réels pour les sociétés. 09 08
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